La problématique du leadership ne pourra se résoudre avec d’anciennes méthodes

Entretien avec Philippe Gaud, professeur à HEC, Ancien DRH EMEA d’Apple et professeur de ressources humaines à HEC. Interview publié le 28.10.2013, sur opentoblog.com

Comment le leadership de l’entreprise a-t-il évolué ces dernières années ?

Cela fait maintenant trois ans que je fais des travaux de recherche sur la problématique du leadership. Mon constat est que les solutions proposées aux questions du  leadership sont trop souvent inadaptées et simplificatrices dans notre monde qui devient de plus en plus complexe. Nous utilisons les outils d’hier pour résoudre les difficultés de demain. Le monde n’est plus prévisible ni stable et les acteurs sont de plus en plus nombreux. Les médias, les réseaux sociaux, les lobbies, les syndicats, les gouvernements interviennent dans le déroulement des affaires et rendent les situations plus riches mais aussi plus complexes. Des réseaux d’influence se sont constitués et les entreprises ne peuvent plus les ignorer. Les informations circulent de plus en vite, nous n’en sommes plus vraiment maîtres. Aujourd’hui le leader doit faire des arbitrages entre les positions et les priorités parfois divergentes voire conflictuelles des différents acteurs. Cela représente à la fois un défi de décider dans des situations complexes mais aussi une formidable opportunité d’innovation.

Quelle place le leader doit-il tenir au sein même de l’entreprise ?

Les leaders arrogants, directifs sont maintenant fortement challengés par leurs employés, par la presse, par leurs actionnaires. Le leader doit devenir un explorateur qui voit dans la complexité de son environnement et la diversité des acteurs un formidable terrain d’investigation pour expérimenter des chemins nouveaux. Pour devenir un explorateur, le leader doit :

  • Développer ses sens et son attention pour vraiment « voir » et comprendre son environnement.
  • Identifier des opportunités : pour cela, il doit établir des liens, mettre en relation des choses, des idées, des personnes qui ne sont pas naturellement « connectées ». Cette curiosité, cette ouverture est source non seulement de créativité mais aussi de résilience car le leader devient ainsi mieux préparé à faire face à l’imprévisible, à l’inattendu. Il décide plus facilement de la marche à suivre car il a confiance dans l’objectif qu’il a fixé et dans sa capacité à faire face aux obstacles imprévus qui ne manqueront pas de se dresser.

Cette clarté de l’objectif et cette confiance dans les choix à faire vont construire sa crédibilité en tant que leader et ses équipes le suivront alors car il a su donner du sens et inspirer de la confiance dans le chemin qu’il propose.

Comment travailler la capacité de gérer au mieux les situations nouvelles et inattendues ?

Pour devenir cet explorateur qui avance dans un environnement imprévisible, le leader doit développer des nouvelles compétences. Si les compétences cognitives et techniques restent importantes, elles ne sont plus suffisantes pour décider et arbitrer dans les situations complexes et changeantes d’aujourd’hui. C’est en développant ses compétences émotionnelles (connaissance de soi et la relation à l’autre) que le leader va pouvoir mieux comprendre le monde et son entourage. En développant ses sens, son intuition, son empathie, il pourra décider avec confiance et en connaissance de cause.

La première étape du développement de ces compétences est la connaissance de soi qui est maintenant unanimement reconnue comme une étape incontournable vers un leadership efficace et responsable. Seule cette connaissance de soi permet de développer la confiance et l’intuition qui sont les facteurs essentiels de succès d’un leader.

Comment l’entreprise pourrait-elle développer son empathie pour asseoir son leadership dans le monde ? Comment la France peut-elle se démarquer ?

L’empathie est une des compétences émotionnelles qui distingue le vrai leader.  Cette capacité à ressentir et comprendre les émotions de l’autre permet au leader de véritablement comprendre son environnement humain, social et environnemental.

Il devient non seulement sensible à l’impact de l’environnement sur son organisation mais il reconnaît également l’impact que son organisation a sur son environnement. L’entreprise commence à comprendre son rôle sociétal.

En France, nous avons encore un type de leadership traditionnel où le pouvoir centralisé reste trop souvent la référence. Nos atouts industriels (technologies, innovation, qualité) sont souvent mis à mal par des stratégies de conquête des nouveaux marchés souvent archaïques.

Ce sont souvent nos PME qui ouvrent la voie à des initiatives commerciales audacieuses et innovantes.

Si nous pouvions lier nos capacités d’innovation et entrepreneuriales à ce nouveau type de leadership – explorateur dont l’empathie et la curiosité mais aussi l’humilité permettraient de mieux comprendre les besoins et les attentes de clients à l’étranger, nous nous mettrions en position de rompre avec notre passé d’entrepreneurs conservateurs et de redevenir des acteurs essentiels du commerce international.

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