Vis ma vie de recruteur

Il y a quelques semaines, j’ai lu cet article sur Cadremploi avec attention:”Qui sont vraiment les recruteurs…“Article intéressant puisqu’il tente de faire le point sur ce qui est vrai ou faux parmi les clichés qui circulent sur les recruteurs. Je suis également allée lire les commentaires écrits par les lecteurs sous l’article et j’ai trouvé ça instructif. Même si j’ai l’habitude de lire et d’entendre que les recruteurs sont “des gros nuls”, j’avoue que j’ai trouvé certains propos un peu violents et gratuits. Publié le , par Hélène LY

Voilà quelques exemples (de simples copier-coller):

“Les recruteurs ce sont surtout des incapables, qui ne savent pas choisir les bons profils”

“Il y a un concept fondamental qui s’applique aux RH: The Peter Principle” (je vous invite à cliquer sur le lien, il y est question de la théorie de l’incompétence).

“Les recruteurs sont tout simplement des moutons sans cervelle a qui on donne une mission qui appliquent bêtement les directives du client, sans faire surtout la moindre remarque ou proposition.”

On peut lire des centaines de commentaires de ce type sur tous les sites d’emplois qui parlent de recrutement/ recruteurs: si on fait encore un petit effort, les recruteurs feront bientôt partie du top des métiers les plus détestés par les français! Youpi!

Je suis lucide et j’essaie d’être aussi objective que possible: si tous ces commentaires existent, c’est forcément parce qu’un certain nombre de recruteurs a fait du mal à beaucoup de candidats et par la même occasion à notre profession. Mais il me semble aussi que beaucoup de ces “commentateurs” n’ont pas la moindre idée de ce à quoi ressemble le quotidien d’un recruteur, de ce qu’on nous demande, ce qu’on fait vraiment, comment on travaille…Il y a beaucoup de clichés sur notre métier, entretenus par les uns et les autres.

Je ne veux faire pleurer personne, je ne demande pas qu’on ait de la peine pour les recruteurs, je ne veux pas lire des “oh les pauvres chéris, quel métier difficile c’est terrible”, je ne veux pas qu’on ait envie de nous plaindre. Je souhaite juste rétablir quelques vérités et vous donner mon point de vue sur mon métier.

Mes propos n’engagent que moi et sont basés sur ma propre expérience et mon exercice du métier depuis une dizaine d’années. J’invite tous les recruteurs qui passent par ici à compléter, enrichir, contredire les constats ci-dessous.

1/ Je suis recruteuse et je n’ai pas de formation en recrutement: j’ai commencé à recruter pendant mon stage de fin d’études, quand j’avais à peine 25 ans. Pendant mon Master en Ressources Humaines, personne ne m’a appris ce qui m’attendait. Je n’ai pas suivi de “cours de recrutement”, on ne m’a pas appris à “mener” un entretien, je n’ai pas eu de cours de psychologie. Il n’existe pas d’école du recrutement en France et c’est un métier qu’on apprend en le pratiquant et grâce aux personnes qui nous entourent (si on a la chance d’être entouré et que ces personnes ont le temps, la passion et l’envie pour nous transmettre leur savoir-faire). Je me suis plantée, j’ai été arrogante, je me suis sentie nulle devant des gens plus âgés et expérimentés (qui m’ont longtemps prise pour “la stagiaire” ou “l’assistante”). Et puis j’ai été curieuse, j’ai écouté, j’ai lu, j’ai rencontré, j’ai eu envie d’aider, de participer. Il a fallu que je me batte et aujourd’hui je continue d’apprendre tous les jours. J’en profite pour remercier Eric, Cyril, Jacques, Valérie, Dominique et celles et ceux qui m’ont permis d’être une meilleure recruteuse. Merci également à Link Humans qui affiche sa volonté de créer et développer une vraie école du recrutement. Et enfin merci à tous les (ex)recruteurs formidables que j’ai trouvés ici: Christel, Amélie, Daya, Hervé, Philippe…

2/ Je suis recruteuse et je bosse dur: beaucoup de gens pensent que les recruteurs ont la belle vie. Qu’il suffit de poster une annonce puis de recevoir 2 ou 3 candidats en entretien et et que tout est bien qui finit bien. Les choses sont loin d’être aussi simples! Dans mon domaine, je rencontre surtout des candidats qui sont déjà en poste (et c’est dramatique): je ne compte pas mes heures, il m’arrive régulièrement de ne pas prendre de pause déjeuner, je fais des entretiens en fin de journée quand tout le monde quitte le bureau et rentre chez lui (je rentre rarement chez moi avant 19h et je ne vis pas en région parisienne), j’arrive plus tôt le matin pour être la première à consulter les nouveaux CV. Alors, ok, je ne suis pas debout toute la journée, ok ce n’est pas un métier difficile “physiquement” (quoique…) mais c’est un métier qui demande beaucoup d’investissement avec bien peu de reconnaissance au bout (je suis consciente que c’est le cas pour beaucoup de métiers). J’ai quasiment 10 ans d’expérience et j’ai toujours un salaire proche de celui des débutants dans de nombreux métiers. Ce n’est donc pas pour “être riche” que j’ai choisi ce métier et encore moins pour “le prestige de la fonction”…

3/ Je suis recruteuse et mon métier est incompris et dévalorisé: lorsque j’étais en dernière année de Master, un professeur nous a dit: “vous allez sans doute commencer dans le recrutement mais ne vous inquiétez pas, vous pourrez vite évoluer vers une fonction plus intéressante”. Tout est dit! Même si c’était il y a 10 ans, beaucoup pensent encore la même chose: le recrutement n’est pas un métier noble, c’est un métier d’entrée dans les Ressources Humaines, c’est un métier de débutant, un métier facile. C’est ce qui explique les salaires “bas”, le fait que les recruteurs soient souvent très jeunes (mais jeunes ne veut pas dire incompétents), que nous manquions souvent d’outils ou de moyens pour travailler efficacement. C’est aussi ce qui explique que le recrutement est souvent confié à des gens qui ont déjà un poste et qui “font du recrutement en +”: en plus de leur job de commercial, de manager, de dirigeant… Ils ne consacrent pas tout leur temps à recruter et ils n’ont donc pas le temps de rédiger des annonces de qualité, de répondre aux candidats, de faire des entretiens plus humains. Le recrutement passe au second plan alors que c’est une fonction stratégique pour une entreprise: le recrutement est un vrai métier qui nécessite de vraies compétences.

4/ Je suis recruteuse et je ne décide pas: je m’étais déjà longuement exprimée sur le sujet mais la plupart des recruteurs ne décide pas d’embaucher ou non un candidat et ne sont pas à l’origine des critères d’embauche. Un recruteur a pour mission de sélectionner les candidats correspondants le mieux aux profils de postes établis par d’autres personnes (DRH, dirigeants, managers…). Nous sommes surtout des exécutants. Cela n’a rien de péjoratif mais il faut remettre un peu les choses à leur place. Une agence de travail temporaire et un cabinet de recrutement répondent aux besoins de leurs clients. Un recruteur interne en entreprise répond aux besoins des directeurs/ opérationnels des différents services. Un recruteur en SSII (comme moi) répond aux demandes des clients relayées par les commerciaux. Le cahier des charges est déjà établi, on reçoit une sorte de “liste au Père Noël”et on doit se débrouiller avec. Et parfois, le client ne sait même pas ce qu’il cherche. Si on a un peu d’expérience, on peut essayer de faire bouger les lignes, d’argumenter, de sortir un peu des cases (au risque de froisser ou de perdre les fameux clients qui iront voir des concurrents moins “tatillons”). Mais quand on est débutant c’est beaucoup plus difficile: on met plus de temps à comprendre les “codes” du métier, à s’opposer à des méthodes archaïques ou à des pratiques discriminatoires, on ose moins de choses…on a peur et on se sent impuissant.

5/ Je suis recruteuse et mes outils sont rarement adaptés: la plupart des outils de gestion de candidatures (les fameux “ATS”: Applicant Tracking Systems) ont été pensés et conçus par des personnes qui n’ont jamais fait de recrutement et qui ne connaissent ni le métier ni ses contraintes. On pense qu’avec la transformation digitale toutes les entreprises sont équipées de super robots qui permettent de faire des recherches par mot-clés, d’envoyer des mails de réponse automatiques (très standards et déshumanisés), d’être plus efficace. Laissez-moi rire (hahaha)! C’est une vaste blague: la plupart des entreprises dans lesquelles j’ai travaillé n’avaient pas d’outil de recrutement ou avaient adapté des outils de gestion commerciale pour en faire des outils de recrutement. En bref on travaille souvent avec des outils lourds, pas du tout adaptés aux processus de recrutement et pas spécialement modernes. Heureusement, les choses changent mais ça prend du temps. Alors non, pour le moment, le recrutement n’est pas géré pas des robots mais bien par des hommes et des femmes qui font souvent de leur mieux avec ce qu’ils ont (et ce n’est pas tous les jours facile).

6/ Je suis recruteuse et j’ai un cœur (et un cerveau): mes candidats me font rire, pleurer, douter, m’enthousiasmer, me donne envie de me battre pour eux, de faire changer les mentalités. Leurs histoires me touchent, on parle de ce qu’ils font quand il ne sont pas au travail, on parle de leurs enfants et de leurs vacances. C’est grâce à eux que les entreprises dans lesquelles j’ai travaillé ont créé de la valeur et grâce à moi que certains ont pu sortir de situations compliquées. Je les vois comme des “partenaires de travail”. Je n’oublie jamais que j’ai un être humain en face de moi mais je n’oublie jamais que je peux me tromper, que certains d’entres eux ne me respectent pas ni le travail que je fournis pour eux. Je suis recruteuse et je fais partie d’un “système” qui m’énerve, qui est souvent injuste et violent mais contre lequel je ne peux rien faire seule. Et pour lequel je ne peux pas être tenue responsable simplement parce que je suis recruteuse.

7/ Je suis recruteuse et j’ai connu le chômage: et je sais à quel point c’est dur d’enchaîner les entretiens, de raconter, de (se) justifier parfois, d’être évalué et jugé souvent. Je connais la colère, l’impuissance, la frustration, la déception. J’ai du répéter, convaincre, expliquer encore et toujours “pourquoi moi et pas un autre”. J’ai été ignorée et méprisée par des recruteurs plus vieux, plus jeunes, plus “armés”, plus attachés au système que je ne le suis aujourd’hui. Et je n’ai rien oublié pour ne pas faire subir à mon tour ce que ces recruteurs m’ont fait subir. Je ne profite pas de mon “pouvoir”, je ne me sens pas toute puissante ni supérieure, les candidats sont des professionnels comme moi. Je sais qu’on reproche beaucoup aux recruteurs de ne pas avoir vécu ça, mais il me semble qu’il y en a un grand nombre qui sont tout à fait capables d’empathie même lorsqu’ils n’ont pas traversé ce parcours du combattant (heureusement!). Et vu le monde dans lequel on vit, ne vous inquiétez pas, les recruteurs de demain auront tous connu le chômage à un moment ou à un autre, inutile de leur souhaiter, ça arrivera.

8/ Je suis recruteuse et on me demande avant tout d’être productive: dans beaucoup de structure, le recrutement est davantage une fonction “commerciale” qu’une fonction RH. Je sais que je vais choquer beaucoup de gens mais force est de constater que presque toutes les entreprises attendent de leurs recruteurs qu’ils fournissent du volume, qu’ils fassent du chiffre, qu’ils soient rentables. Le recrutement doit permettre productivité/croissance et compétitivité, d’être meilleur que les concurrents: on doit prendre peu de risque, on doit rassurer, on doit être rationnel (et donc on recrute des clones). J’ai choisi ce métier parce que je m’intéresse aux gens, que je suis “curieuse de l’humain”mais je dois avant tout être efficace. J’ai souvent entendu des petites phrases comme “tu n’es pas assistante sociale” ou “tu n’es pas là pour être sympa avec les candidats”, “on n’est pas le secours populaire ici”… Et j’ai en tête des remarques ou des anecdotes beaucoup plus graves et violentes!

9/ Je suis recruteuse et on m’a imposé des pratiques “douteuses”: au début de ma carrière, j’ai très souvent été obligée de mettre de côté mes principes et mon éthique. J’ai très vite compris qu’il y avait la loi et la réalité. J’ai très vite constaté que discriminer est interdit mais que tout le monde le fait. On m’a dit “le client préférerait un homme de 25/30 ans, avec un nom à consonance bien française” ou “il nous faudrait une jeune femme “physiquement intelligente” pour ce poste” (c’est du vécu, ce genre de chose ne s’invente pas). J’ai essayé de lutter et de m’opposer, je me suis révoltée, j’ai ouvertement dit que j’étais choquée. Et par 2 fois, j’ai carrément démissionné parce que je ne pouvais pas cautionner ce genre de pratiques, me retrouvant dans des situations délicates (et sans indemnité) pour avoir refusé de travailler pour des gens qui ne respectent pas la loi et se plient en quatre pour satisfaire des clients à côté de la plaque. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de démissionner et de me punir, je sais faire autrement, je sais argumenter et rappeler la loi. Mais j’ai 10 ans d’expérience derrière moi! Il y a beaucoup de recruteurs qui ne sont pas en accord avec les “valeurs” de leur employeur: mais doivent-ils tous démissionner ou faut-il que ceux qui décident changent de mentalité?

10/ Je suis recruteuse et je veux que les choses changent! Je veux qu’on rééquilibre le rapport de force entre employeurs et demandeurs d’emploi. Je veux que la productivité et la rentabilité ne fassent pas oublier l’humain. Je veux que les entreprises se donnent la chance de travailler avec des gens dont le parcours est “atypique” parce que nous serons tous atypiques demain. Je veux que les recruteurs de demain soient (mieux) formés et accompagnés pour faire une sélection juste des candidats basée sur les compétences, le potentiel et la motivation. Je veux qu’on valorise ce métier difficile pour donner envie aux nouvelles générations.

Je suis recruteuse et je fais de mon mieux. Que les choses soient claires: je ne cautionne ni n’excuse AUCUN comportement irrespectueux ou discriminatoire. Je ne pardonne pas le mépris et l’indifférence de certains auxquels j’ai moi-même été confrontée. Je refuse qu’on dise “c’est comme ça et ça ne changera pas”. Ça peut changer à condition que nous le voulions tous et que nous nous en donnions les moyens.

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One thought on “Vis ma vie de recruteur

  1. Chère Hélène,

    J’ai aimé votre article parce que j’étais recruteur et j’adore cette profession. C’est vrai qu’il y a beaucoup de gens qui ne connaissent pas les difficultés de cet métier et c’est aussi vrai qu’il y a des recruteurs qui n’ont pas compris l’importance de l’éthique et à cause de l’inexpérience ils se laissent imposer ces pratiques douteuses que tu as bien décrit.

    À mon avis, il faut que les recruteurs soutiennent une perspective global pour réorienter les demandes de clients et leur rappeler qu’ils font partie d’une strategie pour la croissance de l’entreprise .

    Merci de partager votre experiénce.

    Mes sincères salutations,

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